Le voyage “digital”

Après avoir détaillé le concept d’explorateur d’univers numérique et mis en relation Ludens et Death Stranding, nous allons voir ce que cela implique pour nous, pour le jeu et pour son histoire. Découvrons ensemble les causes et conséquences d’un voyage vers un monde numérique.

Ludens

Si Ludens est un concept qui représente le joueur pour Kojima Productions, c’est également le meilleur moyen pour le créateur nippon d’inclure le joueur directement dans son histoire et de transmettre un message. En effet, si la plupart des jeux font de nous des spectateurs actifs d’une aventure, impliquer le joueur au cœur de l’histoire de Death Stranding est en capacité de nous mettre en position d’acteur actif et majeur au sein du jeu. Mais de quelle manière procéder pour opérer ce tour de magie ?

Norman Reedus a révélé, lors d’une interview accordée à MTV, que les joueurs ne feront pas seulement que de jouer son personnage, ils l’incarneront, ils seront Sam. 

“[Hideo Kojima] is such a genius, I’m just doing whatever he says. He says, ‘we will make people cry,’ and I say, ‘for a video game?’ And he says, ‘yup.’ And I’m just, ‘alright.’ And I ask him, ‘playing me?’ And he says, ‘no, they’ll be you.’ And I’m just, I’m just doing whatever he says.”

Le purgatoire

On se souvient que lorsque Sam « meurt » il est transféré vers un endroit qui est nommé Le Purgatoire par Kojima et qu’à cet endroit la vue devient à la première personne. Le but ici étant de récupérer divers objets et surtout le corps de Sam. Comme une âme retrouvant le chemin de son corps. Une âme et un corps. Un joueur et une enveloppe digitale. Je sais que l’idée peut paraître étrange et que cela ne transparaît pas vraiment dans les trailers jusque-là mais pour autant nous avons plusieurs indices et je vais tenter de concilier les informations que nous avons sur le jeu et cette théorie.

“To see a world in a grain of sand and a heaven in a wild flower,
Hold infinity in the palm of your hand and eternity in an hour.”

William Blake – Auguries of innocence

Ces vers tirés de “Auguries of innocence”, un poème de William Blake, font référence à l’imagination. Le fait de voir un univers complet dans un grain de sable minuscule est une image permettant de mettre en relief la difficulté pour les Hommes d’imaginer des choses qui dépassent leur échelle humaine. De l’infiniment petit à l’infiniment grand. Imaginer un monde qui tient dans une main et un temps infini dans une heure. Impossible à concevoir entièrement telle une limite mathématique qui décomposerait le temps en années, en minutes, en secondes, en centièmes, etc. Ces vers font également intervenir une notion divine. De la difficulté de voir dans une fleur la beauté du paradis, une fleur qui comme le grain de sable fait partie d’un ensemble, d’un monde complet, un monde connecté par le divin visible en toute choses, de la plus imposante à la plus insignifiante.

L’histoire sans fin

Si Kojima a mis ces vers là c’est qu’il y a quelque chose à en tirer et je vais vous en livrer mon interprétation personnelle basé sur les premiers articles que j’ai écrit (Ici et ). A l’image du film l’Histoire sans fin, j’ai pour idée que le propos de Death Stranding sera de faire exister un univers fictif qui n’est en soi qu’une suite de lignes de codes. De voir dans ce code les règles, lois physiques et mathématiques de cet univers qui sont forgées par les Hommes qui les rédigent. Kojima Productions utilise Decima pour tisser les fils de cet univers. Il faudrait ainsi voir dans le démarrage de votre jeu un Bang qui donne naissance à un univers. Un bang qui vous fait traverser l’espace et le temps tel Bastien pour vous conduire dans un nouvel espace, un nouveau monde.

Concentrés sur le développement du jeu : soit « tisser la toile » de cet univers via les fils du destin de Decima (la Parque qui prête son nom au moteur du jeu)

Le collier…

Et là interviennent les équations figurant sur le collier de Sam :

  1. L’équation du champ d’Einstein qui décrit comment la matière et l’énergie modifient la géométrie de l’espace-temps : la gravitation.
  2. L’équation de réaction diffusion qui décrit l’évolution des concentrations d’une ou plusieurs substances dans un espace donné.
  3. L’équation du champ de Higgs (plus généralement d’un champ scalaire) qui explique la portée infinie de la force électromagnétique et la portée limitée de la force faible.
  4. Le rayon de Schwarzschild qui correspond au rayon de l’horizon d’un trou noir dont la charge électrique et le moment cinétique sont nuls.
  5. L’équation de Dirac qui est un premier pas vers la théorie du tout qui vise à unir la gravitation et les modèles quantiques.
  6. L’intrication quantique qui est un phénomène dans lequel deux particules forment un système lié et présentent des états quantiques dépendant l’un de l’autre quelle que soit la distance qui les séparent.

…et ses applications

Je suis comme la plupart d’entre vous, je ne suis pas un expert en physique, d’ailleurs ces descriptions d’équations viennent principalement de Wikipedia. Pour autant j’en comprends plus ou moins la substance et je me suis renseigné: elles sont liées de près ou de loin aux trous noirs. Les trous noirs sont des objets qui déforment l’espace-temps et qui aspire la matière et la lumière en la concentrant en un point précis appelé singularité. Si je vous parle de cela c’est que les équations ci-dessus interviennent également dans ce que la science cherche aujourd’hui à unifier sous le nom de théorie du tout. Une théorie, un modèle, qui vise à unifier la relativité d’Einstein et la physique quantique. Car actuellement ce qui est valable pour la gravitation peine à être valable au niveau de la physique des particules et ce problème se ressent notamment dans notre approche physique des trous noirs.

Dans les modèles émergents se trouvent la désormais bien connue théorie des cordes et, moins connue mais très prometteuse, la théorie de la gravitation quantique à boucle. Ce sont de nouvelles théories du tout qui ont des implications vraiment très intéressantes en physique et leur application cosmologique permettrait des choses tout bonnement incroyables. Ces modèles en construction serviront, selon moi, de terreau pour l’histoire de Death Stranding. En effet l’une des implications possible (on parle de théories et non de faits prouvés) est que les trous noirs sont en fait des portes vers de nouveaux univers. L’autre côté de la porte serait l’opposé d’un trou noir et nommé fontaine blanche : Une explosion massive de matière et de lumière issue d’un point infiniment concentré. Un Big Bang !

“Once there was an explosion, a bang which gave birth to time and space.”

“To see a world in a grain of sand”

Que penseriez-vous si Hideo Kojima avait fait en sorte que lorsque vous allumez votre PS4 vous créez un « Bang », que le temps soit des milliards d’années ou des secondes, que votre PS4 contienne un nouveau monde issu d’une fontaine blanche digitale et que vous traversez cet espace-temps avec pour destination l’univers de Death Stranding ? Et vous vous projetez dans ce nouvel univers. Pas votre corps mais bien ce que vous êtes, ce qui vous définit, afin de définir à nouveau qui est Sam. L’âme, ce concept divin, imperceptible et incompréhensible à notre échelle. Une âme à destination d’un corps créé pour vous recevoir. Suivant la volonté presque divine des créateurs de cet univers (Kojima Productions).

Cette théorie implique diverses choses et expliquerait également certains phénomènes. En vrac :

  • Le monde détruit de Death Stranding. Un monde bouleversé par un « Bang cosmique » qui sera le dernier. Une planète en perdition dont la physique est chamboulée par un phénomène inconnu.
  • Le timefall. Une pluie venue d’ailleurs qui accélère le vieillissement de tout ce qu’elle touche. Notre présence dans cet univers étant liée à une courbure de l’espace-temps, un trou noir, se pourrait-il que la pluie qui traverse cette distorsion se charge de propriétés temporelles ? Notons au passage que ce timefall a des implications également sur l’écosystème de la planète. La sélection naturelle par exemple : On sait que la mousse est un organisme qui se génère aussi rapidement qu’il meurt. Le timefall ne peut donc pas détruire cette espèce et explique pourquoi on en trouve partout dans les trailers. A l’inverse les espèces qui ont un cycle de vie long disparaissent naturellement au contact de cette pluie (arbres, animaux, etc.) laissant place à des espèces plus robustes telles que les tardigrades. Cela pourrait même influer sur la qualité du sol. En effet la dégradation de matière organique de façon hyper-accélérée pourrait conduire à la génération de pétrole et donc « souiller » la terre très rapidement. On peut observer des Halo (arc en ciels inversés) et cercles parhéliques (traits blancs perpendiculaires aux arcs) qui sont générés par la lumière solaire traversant les cristaux de glace présents dans l’atmosphère. Un signe du refroidissement de la planète ?
  • L’immortalité de Sam. L’âme de Sam étant un Ludens, nous aurions la possibilité d’aller réinvestir notre enveloppe digitale, c’est notre pouvoir intemporel de joueur décrit par les lois physiques de ce monde et fixée par son créateur : Kojima. Là où les autres habitants de ce monde meurent, nous serions en mesure de faire échouer la mort.
  • La perte de mémoire de Sam. Il est possible que Sam ait été pleinement conscient avant ce dernier Bang et que, recevant notre « projection mentale », nous entrions en conflit avec sa mémoire ?
  • Les pouvoirs de Troy Baker. Sa capacité à « tordre les règles » tel un hacker dans Matrix se servant de morts digitaux venus du purgatoire pour les assembler sous la forme d’un Sphinx ou d’un colosse. Un pouvoir de développeur en somme. Sa capacité à disparaitre sans laisser de trace, à voler, ignorant toutes lois de physiques que nous connaissons dans notre univers.
  • La disparition du casque de Mads Mikkelsen. Est-ce que cela vous rappelle quelque chose ? Cela fait penser à la façon dont un personnage de jeux vidéo enlèverait son équipement non ? Il disparait dans un effet visuel. Son contrôle sur d’autres entités via des cordes, comme les fils d’une manette ?
  • La chiralité. Le monde que nous connaissons est constitué de matière. Très peu d’antimatière existe à l’état naturel dans l’univers. Une théorie voudrait que cette antimatière ait disparue de notre univers juste après le Big Bang au travers d’un trou noir. La théorie de l’antimonde. Un monde strictement opposé au nôtre. Matière/Antimatière. Temps/Anti-temps. Gravité/Anti-Gravité. Et pourquoi pas Physique/Digital? Un univers Chiral. Les réactions allergiques de ces êtres seraient donc dues à l’invasion de son antimonde. Une allergie chirale. On peut constater par exemple une gravité inversée dans le trailer 3 et celui avec Troy Baker. Mieux encore, la rencontre entre la matière et l’antimatière génère des photons puis une explosion. Lumière et explosion c’est ce que l’on retrouve dans le Trailer 3 avant que Sam n’entre au purgatoire. Cet anti-temps pourrait même expliquer pourquoi Lindsay Wagner est représentée jeune dans le Trailer 4 et avec ses traits actuels dans la photo de Sam ? Un temps inversé ? Lorsque les êtres invisibles entourent Sam dans le trailer 4 on entends Tommie Earl Jenkins évoquer ce que l’on peut imaginer être un nouvel élément ? Le Chiralium. Un élément pour définir le monde opposé ?

La théorie

Depuis plus de 25 ans Kojima n’a de cesse de trouver un moyen de briser le 4ème mur. Avec ce concept, Kojima ne brise plus ce mur, il le fait tout simplement disparaître. Vous devenez acteur du jeu, avec un rôle, une connexion directe avec les personnages, vous pouvez créer une connexion avec le gameplay en fonction que vous ayez votre corps ou non. Vous devenez Norman Reedus et celui-ci n’est qu’un amas de polygones sans vous. Tout comme votre corps n’est rien sans votre intime présence, votre conscience ou votre âme selon vos croyances. Les possibilités sont infinies, par exemple imaginez ces êtres digitaux voulant vous expulser de leurs mondes, ou Sam tentant de rompre le lien qui vous unis. Cela peut même constituer une partie du multijoueur. En effet si je suis Sam, que vous êtes Sam, alors nous sommes tous Sam. Êtes-vous unique ? Pouvons-nous nous chamailler pour posséder le corps de Sam ? Est-ce que se sont d’autres joueurs que nous voyons dans les flaques noires ? Ou alors les entités invisibles révélées par le Pata Pata ? D’autres âmes sans corps, des Ludens séparés de leur corps digital et échoués dans ce monde. La mort en échec. Death Stranding.

Un message

Toujours difficile d’imaginer ce concept et où cela mène ?

Prenons une hypothèse à la limite de l’imaginaire pour illustrer ce que j’entrevois : Imaginons que dans 40 ans nous découvrions que notre univers en 4 dimensions (espace et temps) est lui-même une interface pour d’autres entités dans des dimensions imperceptibles à notre échelle, d’un univers caché de nos yeux. Que ce qui fait ce que nous sommes est en fait la projection d’autres entités, que notre moi, l’expérience que nous vivons et les données que nous accumulons ne soient finalement pas perdu à notre mort. Quel sens donnerions-nous à la vie alors ? Et la mort ? Quelle implication sur nos sociétés, nos civilisations ? Ce n’est que de la science-fiction pour le moment mais par exemple la théorie des cordes implique l’existence de plus d’une dizaine de dimensions qui nous seraient invisibles et inimaginables…

Prenons maintenant l’exemple de la réalité augmentée. Le monde tel que nous le connaissons, agrémenté d’éléments numériques. Pokemon Go par exemple ajoute une dimension artificielle à notre espace-temps. Vous visualisez notre univers envahi de créatures numériques. Si ces êtres numériques devenaient conscients au travers d’intelligences artificielles par exemple. Est-ce que leur dimension serait alors réelle ou factice ? Quelle limite poser entre la vie et l’absence de vie ? Et si nous étions un équivalent de Pokemon Go pour une espèce évoluant dans une dimension qui nous est inaccessible ? Serions-nous capables de le découvrir et d’en découvrir les limites ? D’en traverser le rideau ?

Conclusion

Voilà ce que je pense qu’Hideo Kojima construit avec Death Stranding et pourquoi il doit utiliser ce concept de Ludens, l’explorateur de mondes digitaux dans son jeu. Voilà comment révolutionner l’industrie entière : Changer le rôle du joueur spectateur vers celui de joueur acteur. C’est également un moyen bien plus direct pour transmettre des messages. Qu’est-ce qui définit la vie et la mort ? Quels sont les rapports que nous entretenons avec ces notions ? Quel recul prenons-nous face au quotidien, au flux de notre vie ? Que perdons nous en ne voyant plus le « paradis » dans une fleur sauvage ou un monde dans un grain de sable ?

“Give me an answer” / Donnez moi une réponse

« Etes-vous sûrs que vous êtes le seul vous-même ? » pouvait-on entendre dans P.T. Je pense que Kojima va bel et bien réutiliser divers concepts issus de ses jeux précédents au sein d’une œuvre au message ultime : Qui sommes-nous et que sommes-nous face à l’inconnu de l’univers ? Death Stranding serait un appel à la prise de conscience face à un monde qui va trop vite et qui perd son rapport au choses simples mais aussi aux mystères de l’univers.

En prime voici un poème suédois que l’on peut retrouver sur le mur de souvenirs de Kojima productions

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